| Texte / une oreille sur l'herbe | ||||||
|
|
|
|||||
| [ Text.English ] [ Tekst.Nederlands ] [ Text.Deutsch ] | ||||||
|
|
Foto: Paul De Malsche. | |||||
| 'Valeriaan', Lokeren 1998 ©Stefaan van Biesen. | ||||||
| Réflexions du parc | ||||||
| A l'occasion d'une exposition de Stefaan van Biesen par Johan Pas. | ||||||
| I. Modernité et Mélancolie | ||||||
Une introduction comme celle-ci est, en fait, rien d’autre qu’un cours d’idées qu’on met sur papier. Un poème l’est également, soit un peu moins rectiligne. Le trajet linéaire du voyageur rencontre son opposé dans le mouvement circulaire du promeneur. Si un article écrit peut être considéré comme un voyage bien déterminé, alors un essay est plutôt une promenade munie de détours et un poème, finalement, est un égarement consciemment sans but. Or, cet égarement est souvent le plus significatif. Ainsi, l’auteur néerlandais Jacob Cats du 17ième sciècle ramassait pas mal de ses poèmes moralisants baladant à la campagne ou dans le grand jardin de son domaine Sorghvliet. La vue d’une grenouille, une abeille morte dans une fleur ou quelques arbres abattus l’inspiraient à créer des perles de poésie sur la nature vraiment exaltantes, rassemblées plus tard dans “ Hofgedachten “ ( “ Réflexions jardinières “, 1646 ) qui m’ont inspiré à mon tour à choisir le titre de ce texte. Tout compte fait, certains de ses écrits témoignent d’une mélancolie presque préromantique. Ainsi, une perception ( en soi banale ) de paysans labourants mène à une réflexion assez cynique sur l’état transitoire de l’homme, et cela même avec une nuance écologique |
||||||
Ich bin der Archivar meiner eigenen Vergangenheit, La terre est constamment harcelée et je ne sais pas à quoi bon. Qui donc n’en souffre pas ? Sa belle récolte qui est abattue. Elle est semée de boue et de bouse. Tout cela lui est jeté sur le corps : Ensuite, on la fend plus de 1000 fois avec l’acier virulent. Et quand même, elle se couche en silence et accepte ce que valet et maître veulent. Mais voyez, quand après un long temps de patience le temps finalement est accompli, on voit que cette terre avale tous ses tourmenteurs Car tout chair finit dans le tombeau aucun n’échappe. Retenez que celui qui a tourmenté sera finalement abattu par terre |
||||||
Les poèmes rassemblés dans “ Lettres à un voyageurs “ de Stefaan van Biesen semblent aussi très souvent le résultat d’une association spontanée autour d’une donnée plutôt banale. L’articulation d’une “ simple “ expérience nous confronte le plus avec nous-mêmes. La plupart des textes de SVB forment un dialogue avec soi-même : “ Ecrire, c’est regarder soi-même dans le miroir”. Le voyageur du titre, c’est l’artiste, qui ,à la fois écrivain et lecteur, crée une vision écrite sur soi-même. Là, les champs électriques entre le présent et le le passé d’une part, entre la nature et la culture d’autre part, fournissent constamment des points de repère. Ainsi, les dernières règles du poème “ Le collectionneur “ de Stefaan van Biesen sont : |
||||||
| Je suis l’archiviste de mon propre passé, je collectionne des mots dans des images sur le marché aux puces du passé où je m’égare. Et je ne trouve aucune raison si j’échoue. |
||||||
Foto's: Dirk van Himste |
||||||
| 'Ma charge est indéterminée' 1992/94. Video | ||||||
Ces mots à jeun forment la base d’un autoportrait également à jeun : celui de l’artiste qui doute, du voyageur sans but. Cette auto-image mélancolique gagne encore plus de forme dans la performance enregistrée sur vidéo “ Ma charge est indéterminée “ (1992 - 1994 ) où van Biesen entame un voyage de 2 jours portant sur le dos un objet bizarre, indéfinissable mais en tout cas assez lourd. Ce “ récit d’un voyage sans fin “ forme une métaphore assurée pour l’état de l’artiste “ sans but “ dans un temps sans but, décrit comme “ post-moderne “. L’attitude errante et douteuse de van Biesen comme elle apparaît de ses textes et de son art plastique, contraste de façon exemplaire avec la langue décisive et combative des manifestes et actions de l’ancienne avant-garde ( pas pour rien une notion militaire ). Pour des modernistes hardcore comme les futuristes et les constructivistes, l’avant-garde était synonyme d’une guerre civile et la modernité égalait le conflit. Leur haine envers le conservatisme bourgeois était uniquement égalée par leur aversion pour la mélancolie romantique et le sentiment pour la nature. Un slogan futuriste comme “ Tuons la lumière de la lune “ doit être lu comme une annonce de la faillite de la nature. Une image de la nature souillée par le romantisme et la bourgeoisie doit céder la place aux rêves du futur et de la technologie. Vu de cet angle, le modernisme précoce peut être considéré comme un culte du conflit, comme la poétique de la polémie. La vision mondiale du moderniste y est une des polarités : la nouvelle version contre le vieil ordre, le corps contre l’esprit, la culture contre la nature. Opposé à cette image agressive de la modernité, SVB présente l’image vulnérable de la mélancolie. Evidemment, il n’y est pas seul. Des artistes comme Jan Vercruysse, Thierry De Cordier et dans la génération plus jeune Ludwig Vandevelde et Philip Aguirre se trouvent dans un champ similaire où des projets comme présent-passé, corps-esprit et culture-nature ne sont plus considérés comme irréconciliables. Dans cette option, l’œuvre d’art ne sert pas d’arme, mais fonctionne comme une baume sur les plaies provoquées par les excès du modernisme. Lue de cette façon, la mélancolie est à la fois tristesse et consolation. L’œuvre de SVB joint les traditions différentes où le doute et la mélancolie jouent un rôle important, comme certains aspects du maniérisme et du baroque, mais aussi du romantisme et du symbolisme. Ainsi, l’artiste n’expérience pas les différences mais les rapports, non les conflits mais les connections comme essentiels et significatifs. Contre toute évidence, van Biesen se construit une vision mélancolique du monde ou l’unité ( inaccessible ) du corps et de l’esprit, la (dis)continuité du présent et du passé et la réconciliation ( impossible ) de la culture et de la nature se trouvent au centre. Petit à petit, cette vision mondiale prend forme par un monde de l’image à la fois daté et têtu d’allégories et de symboles complexes, des promenades et des lettres sentimentales, du matériel et objets précieux, des abeilles agissantes et des arbres menacés. Comme ça, les textes, les dessins, les sculptures, les installations et les vidéos de VB constituent des moments poétiques dans une quête sans objectifs, à moins peut-être la consolation. |
||||||
|
||||||
| 'Lettres à un arbre/Le temps marqué' 1997. Domherenpark Heusden-Zolder Foto: Jan Kempenaers | ||||||
| II. Une oreille sur l’herbe | ||||||
Les dernières années, le phénomène “ expositions en plein air “ connaît une dévaluation marquante. Les arbres qui boutonnent et la première chaleur vont de plus en plus de pair avec des sculptures montrées en plein air. Pour beaucoup de promoteurs, le horéca et le tourisme, et non l’art, constituent le motif principal. Des jardins et des parcs sont remplis d’objets multiformes qui n’y sont pas à leur place et qui créent l’effet d’un chien dans un jeu de quilles. Traiter un espace, qui n’est pas conçu pour l’art, de façon significative, forme une tâche extrêmement difficile pour un artiste. Cela exige, aussi bien de la part des organisateurs que de l’artiste, une attitude de nuance et de relativisme pour échapper aux pièges du genre. Une réflexion sur la nécessité, le contexte et le concept d’un tel projet s’impose. Stefaan van Biesen se rend bien compte qu’il y a quelques anguilles sous les roches du parc. Sa première rencontre avec la location du Parc Ter Beuken le confrontait directement avec les difficultés et les possibilités de l’endroit. Un parc forme, par sa nature même, un endroit particulièrement ambigu. C’est de la nature artificielle au milieu d’un environnement urbain. Comme concept du 19ième siècle, le parc municipal est le produit hybride de lumière, romantisme et de l’utopisme social. La plupart des grands parcs urbains, comme p.ex Central Parc à New York, se sont dédoublés au courant du 20ième siècle dans l’utopie et dans son ombre, le cauchemar. Le parc qui, pendant la journée se présente comme une location idyllique pour les sportifs et les gouvernantes, mais qui, pendant la nuit, se transforme dans un endroit obscur et louche de sexualité et de terreur. Comme les jardins de paysage et les parcs municipaux sont conçus en première lieu pour se promener et se détendre, ils démontrent les caractéristiques d’une construction pittoresque basée sur des mouvements de déplacement, de réflexion et de regards. C’est un paysage domestiqué pour le promeneur inexpérimenté. Pas de place pour la véritable nature. Or, comme carrefour du présent et passé, de la nature et culture, le parc s’offre comme une zone crépusculaire, un esprit fictif. Voilà l’aspect qui semble inspirer Stefaan van Biesen. Il dit qu’il considère le parc comme “ une chambre imaginaire où je séjourne temporairement “. Le titre de son projet “ Une oreille sur l’herbe “, renvoie à “ ma situation d’observateur et écouteur attentif de la dialectique du lieu. Je veux y être presque anonyme et y disparaître mentalement, de sorte que ce qui est présenté soit uniquement un restant ou un témoignage raidi de ma présence pendant la période de préparation”. Donc, dans l’idée de Stefaan van Biesen, le parc ne fonctionne pas comme le tantième décor pour un nombre de sculptures déjà existants. Les oeuvres réalisées agiront plutôt comme accessoires temporaires et éphémères dans un espace donné. |
||||||
|
||||||
| 'La maisonnette de murmures' Lokeren 1998. Foto: Paul De Malsche | ||||||
Quelques-unes de ses propositions, comme “la maisonnette de murmures“ et “Landscape/Mindscape“ évoquent même des associations avec des aspects typiques du jardin de paysage anglais, notamment les ‘follies’. Ces créations fictives et imaginaires connaissaient leur apogée entre 1750 et 1850. Des répliques des monuments fameux, des ruines feintes, des pseudo-pagodes et d’autres constructions pittoresques formaient pour ainsi dire la ponctuation dans le jardin comme texte culturel. Les interventions de VB peuvent être lues comme des variantes contemporaines de ces ‘follies’. Elles se manifestent gracieusement dans le cadre déjà également artificiel, toujours conscientes de leur caractère artificiel. Et c’est par ce caractère artificiel qu’elles nous invitent à jeter un coup d’œil sur le grand Absent : la nature. Pour la performance “ Sauvage “, van Biesen s’est plongé pour une heure dans la peau du sauvage mythique, l’hybride fictif de culture et nature. L’aspiration vers le contact avec la nature ne mène qu’au persiflage et la parodie. Les feuilles de vigne collées ne peuvent pas cacher le fait que même cet être des bois est une fiction culturelle. |
||||||
![]() |
||||||
| 'Homme-sauvage-variations', videoperformance 1998.©Stefaan van Biesen. Fotos: Annemie Mestdagh | ||||||
Comme poète, collectionneur et promeneur, Stefaan van Biesen semble quelque peu être un héritier lointain de Jean Jacques Rousseau, qui considérait la nature comme seule consolation pour sa mélancolie et son horreur de la modernité. Dans ses “ Rêveries du promeneur solitaire “, le Rousseau âgé décrit dans 10 promenades, comment les rêveries romantiques et les promenades botaniques transformaient son séjour sur l’île de Saint-Pierre immaculé dans la période la plus heureuse de sa vie. Mais en même temps, il essaie de percer cette nature à la fois sublime et consolante par ses recherches botaniques. Rousseau ne veut rien d’autre que de passer le reste de ses jours à inventariser toutes les sortes de flore sur l’île. ‘On dit qu’un Allemand a fait un livre sur un zeste de citron ; j’en aurois fait un sur chaque gramen de prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers ; enfin je ne voulois pas laisser un poil d’herbe, pas un atome végétal qui ne fut amplement décrit ‘ Sans doute, l’entreprise de Rousseau est le projet mélancolique le plus imaginable. Elle tente, en effet, à décrire minutieusement ce qui échappe le plus à notre faculté de penser. Ce qui reste, c’est le vide. Johan Pas Anvers Mai 1998. |
||||||
Vue de l'intérieur du panorama. |
||||||
| 'Landscape/mindscape', 1998 Park Ter Beuken, Lokeren, Belgique. | ||||||
| Fotos: Annemie Mestdagh | ||||||